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Aujourd’hui ou peut-être hier — La trousse de toilette

La trousse de toilette

Je rêvais depuis des semaines de ces vacances en Bre­tagne après une année par­ti­c­ulière­ment éprou­vante. La mai­son était réservée et j’avais déjà prévu quelques activ­ités. Je les attendais donc avec impa­tience. Je me réjouis­sais tant de retrou­ver cette région que j’aime et où se situe l’intrigue de mon prochain roman. Une pause néces­saire. Un peu d’air pur et surtout l’océan.

L’hospitalisation soudaine de mon père en mai a tout remis en ques­tion. Devais-je par­tir ? Pou­vais-je par­tir ? Même si dès la mi-juin l’état de mon père s’était sta­bil­isé et qu’il était hors de dan­ger, il restait la ques­tion de ma mère. Impos­si­ble de la laiss­er seule à la mai­son.

J’avais donc le choix entre deux options : ne pas par­tir ou l’emmener avec moi. Un non-choix dans les faits. J’avais beau retourn­er ces deux pos­si­bil­ités dans tous les sens, une con­clu­sion s’imposait : ce ne seraient cer­taine­ment pas les vacances que j’avais imag­inées.

J’ai réfléchi un moment, pas si longtemps que cela finale­ment. Soit pas de Bre­tagne du tout, soit des vacances com­plète­ment dif­férentes. De toute façon, à par­tir de là, rien ne serait plus pareil. Je préférais pren­dre en charge un ado de quinze ans et une grande enfant de qua­tre-vingt-huit ans avec tous les soucis que cela sup­pose plutôt que de ne pas par­tir du tout.

D’un côté, c’était une joie. Ces vacances seraient sans doute les dernières que je passerais avec elle. Ce qui me touchait le plus, c’est que ma mère n’était pas par­tie en vacances depuis plus de vingt ans. Elle avait seule­ment ren­du vis­ite à de la famille ou à des amis en Alle­magne et passé de courts week-ends dans le Jura avec mon père. La dernière fois qu’elle était par­tie, c’était avec moi, en 2002, en Tunisie. De l’autre, c’était vrai­ment un défi avec son lot d’inconnues.

D’abord, la canicule : un tra­jet de onze heures en voiture par quar­ante degrés. Même dans une voiture cli­ma­tisée, c’est épuisant pour une per­son­ne de mon âge, alors pour une per­son­ne du sien… Il fal­lait couper la route en deux.

L’incontinence : des arrêts pipi fréquents et subits.

Puis à l’arrivée, une désori­en­ta­tion totale. C’est ce dernier point qui s’est révélé le plus déli­cat. Une nou­velle mai­son sig­nifi­ait la perte des repères et des habi­tudes qui per­me­t­tent aux per­son­nes souf­frant de trou­bles cog­ni­tifs de com­penser et d’être ras­surées. Et cela, je l’ignorais. Je n’y étais pas pré­parée.

J’avais pen­sé à tout : les médica­ments, la valise, l’installer dans une cham­bre avec les toi­lettes à prox­im­ité, emporter tous les objets néces­saires à son con­fort… J’avais fait des achats pour elle avant de par­tir : mail­lots de bain, robes d’été, shorts, san­dales… J’avais même pré­paré une trousse de toi­lette juste pour elle. Une trousse de toi­lette et non son « beau­ty-case » que mon père avait jeté des années plus tôt, car il était cassé et usé. De plus, il esti­mait qu’elle n’en avait plus besoin puisqu’ils ne par­taient plus en vacances… Et pour­tant, c’était cet objet repère qui allait ren­dre ces deux semaines par­ti­c­ulière­ment dif­fi­ciles.

Le pre­mier soir à l’hôtel, nous avions deux cham­bres séparées par une salle de bains. Elle m’a demandé :

— Où est mon beau­ty-case ?

Je l’ai accom­pa­g­née dans la salle de bains pour lui mon­tr­er sa trousse de toi­lette. Je lui ai présen­té les crèmes, le den­ti­frice, la brosse à dents et sa brosse à cheveux. Je lui ai expliqué qu’elle n’avait plus de « beau­ty-case », mais que cette trousse de toi­lette était la sienne et que c’était pareil.

Elle m’a répon­du :

— Ah. D’accord.

Je pen­sais que tout était en ordre. Tout allait bien.

Puis une fois arrivés dans la mai­son que nous avions louée, la ques­tion est dev­enue récur­rente et quo­ti­di­enne :

— Où est mon beau­ty-case ?

— Maman, tu n’as pas de beau­ty-case. Voilà ta trousse de toi­lette avec tout ce qu’il faut dedans.

— Mais ce n’est pas à moi, ce n’est pas la mienne.

— Si, maman, c’est la tienne. Tu as toutes tes affaires dedans.

Chaque jour, je ressor­tais les objets un à un et les lui mon­trais. Elle acquiesçait. Par­fois, une heure plus tard, elle allait voir Dori­an pour lui deman­der où était son beau­ty-case… Même réponse.

Une nuit, je l’ai retrou­vée errante dans la mai­son :

— Où est mon beau­ty-case ?

— Maman, retourne te couch­er ! Tu n’en as pas besoin main­tenant. Il est deux heures du matin.

Je l’ai ramenée dans son lit et lui ai souhaité une nou­velle fois bonne nuit. Puis je suis repar­tie avec le poids de la cul­pa­bil­ité sur les épaules et les larmes aux yeux.

Peut-être avais-je fait le mau­vais choix en l’emmenant. La trousse de toi­lette n’était que la par­tie vis­i­ble de l’iceberg. D’autres événe­ments allaient me prou­ver que mon envie de dépayse­ment n’était peut-être pas ce qui lui con­ve­nait.

Après l’énième épisode de la trousse de toi­lette « dis­parue » alors qu’elle se trou­vait tou­jours au même endroit, je me suis effon­drée en larmes.

Cette nuit-là, j’ai craqué pour la pre­mière fois.

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