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Aujourd’hui ou peut-être hier — Encore un verre de vin ?

Verre cassé

Encore un verre de vin ?

Quel bon­heur de retrou­ver aujourd’hui la mai­son du 9, Her­mann-Kausen-Straße, à Lon­gerich, un quarti­er rési­den­tiel au nord de Cologne ! Une fois n’est pas cou­tume, c’est encore le print­emps. D’habitude, j’y viens plutôt à Noël ou, lorsque j’étais enfant, pen­dant les grandes vacances d’été. Mais ce n’est pas tous les jours que mon cousin se marie. J’ai telle­ment de sou­venirs heureux dans ces rues et dans cette mai­son que chaque recoin, chaque muret, chaque porte fait éclore des sen­sa­tions, des images et des odeurs.

Ma tante est là. Elle ouvre la porte et sort sur le per­ron pour m’accueillir. Cette fois, je suis venue seule et en voiture. Dori­an, mon fils, est resté chez son père. Celui-ci n’a pas voulu qu’il m’accompagne. Pas cette fois. Comme tou­jours. Con­traire­ment à mes habi­tudes, je ne séjourne pas dans la mai­son. J’ai réservé une cham­bre d’hôtel à prox­im­ité du lieu de la fête. Cela me per­turbe un peu.

Depuis que mes cousins, mes cousines et moi avons con­stru­it nos vies d’adultes, tout a changé. Les oisil­lons finis­sent tou­jours par quit­ter le nid. C’est dans l’ordre des choses et c’est très bien ain­si. J’ai fait pareil de mon côté. Mais par­fois, j’aimerais seule­ment que tout rede­vi­enne comme avant. Que, pen­dant un court instant, la vie soit de nou­veau sim­ple et lumineuse, sem­blable à cette part heureuse et préservée de mon enfance que m’offraient cette mai­son et ses occu­pants.

Mes plus beaux sou­venirs d’enfance s’y trou­vent encore, telle une col­lec­tion de moments rares, gravés à jamais dans les briques et les pièces du 9, Her­mann-Kausen-Straße, à Lon­gerich.

Peut-être est-ce aus­si pour cette rai­son que je n’ai rien vu. Ou plutôt que je n’ai rien voulu voir.

Un voile som­bre venait de recou­vrir l’une des pièces, sans que je m’en aperçoive, mal­gré les quelques nuages déjà présents.

Ma tante Rosi, pareille à elle-même, énergique et piquante, me fait entr­er les bras ouverts. Tout le reste de la famille est déjà instal­lé dans le salon. Je retrou­ve le hall d’entrée si fam­i­li­er, l’odeur que j’associe à mes séjours, la dis­po­si­tion des pièces, les toi­lettes sur la porte desquelles le pan­neau « Schit Hus » me fait tou­jours sourire, la cui­sine où la radio reste allumée toute la journée sur WDR 2 et où ma tante s’affaire joyeuse­ment. J’entends des voix famil­ières der­rière la porte vit­rée du salon. Je me réjouis de retrou­ver tout le monde.

Tout est prêt pour le lende­main. Pour­tant, je sens du stress dans l’air. Mon par­rain est là. Il sourit et sem­ble très heureux, lui aus­si, de me voir. Cepen­dant, l’éclat de ses yeux a changé. Il paraît absent. Les con­ver­sa­tions por­tent sur les derniers détails à régler et les ques­tions d’organisation. Bizarrement, il n’intervient pas. Ma tante, comme elle l’a sou­vent fait, prend tout en main. Elle organ­ise, plaisante, dis­tribue les rôles, mais je con­serve cette étrange impres­sion que mon oncle n’est pas impliqué. Il n’a jamais été un grand bavard. Fried­helm, mon par­rain, est un taiseux. Directeur de banque, extrême­ment intel­li­gent, drôle, fêtard et généreux, fan de foot­ball et engagé en poli­tique, il s’est tou­jours très bien enten­du avec moi. Nous nous com­prenons sans avoir besoin de par­ler.

Je l’observe. Il sourit tou­jours et m’adresse des regards enten­dus. Je suis exclue du fond de l’affaire, au même titre que lui. Je suis la plus jeune, la cou­sine de Genève, sim­ple­ment venue pour le mariage. Pour­tant, cette fois, il y a autre chose. Quelque chose que l’on cherche à me cacher. Quelque chose enfoui sous le tapis, soigneuse­ment dis­simulé. Quelque chose dont per­son­ne ne veut par­ler de peur de gâch­er la fête.

Je me tourne vers ma cou­sine. Elle a remar­qué le regard que je pose sur son père. L’espace d’une frac­tion de sec­onde, je crois voir la tristesse envahir ses traits. Puis le masque reprend sa place, aus­si vite qu’il avait dis­paru.

— Qui est le DJ, ce soir, déjà ?

— Tale­ja se charg­era des pétales de rose à l’église.

Mon séjour sera dif­férent, comme tous ceux qui suiv­ront. Mais cela, je ne le sais pas encore.

Je repars en fin d’après-midi pour rejoin­dre mon hôtel. Demain, c’est le grand jour.

Le lende­main, entre la céré­monie, l’apéritif et le repas, la soirée bat bien­tôt son plein. Tous sont heureux. Ou presque. Mon oncle paraît de plus en plus absent. Déjà un peu ivre, je m’approche du bar pour com­man­der un gin ton­ic. Il est là, accoudé au comp­toir, en pleine dis­cus­sion avec le serveur. Il m’aperçoit. Il a tou­jours aimé lever le coude et nous avons sou­vent fait la fête ensem­ble.

Je me sou­viendrai toute ma vie de cette nuit où, à seize ans, j’étais ren­trée d’une soirée avec mes cousins. Mon oncle était revenu une demi-heure après nous et m’avait lancé :

— Alors, tu t’es bien amusée, Olivia ?

Puis il s’était mis à chanter en me prenant par le bras. Bras dessus bras dessous, nous nous étions bal­ancés ensem­ble au rythme de la chan­son :

— Dat Wass­er vun Kölle es joot…

L’écho de cette joie, de ce moment partagé, du fou rire en allant me couch­er, m’envahit, jusqu’à ce qu’il me demande tout naturelle­ment :

— Olivia, est-ce que je peux t’offrir un verre de vin ? en sor­tant son porte-mon­naie.

— Non, mer­ci, Fried­helm, je suis déjà servie et…

— Attends, Olivia, je t’offre un verre de vin.

— Non, mer­ci Fried­helm, j’en ai déjà un… et tu n’as pas besoin de me l’offrir… Tu paies déjà le mariage…

Il hoche la tête, regarde le verre que je tiens dans la main, remet le porte-mon­naie dans sa poche. D’abord, je me dis qu’il doit être un peu ivre, comme moi. C’est bien nor­mal son fils aîné se marie. Nous dis­cu­tons deux min­utes, je sirote mon gin ton­ic. Quand je me lève pour retourn­er danser, il me touche l’épaule et me demande :

— Olivia, veux-tu boire quelque chose ? Est-ce que je peux t’offrir un verre de vin ? en sor­tant son porte-mon­naie de sa poche et en hélant déjà le serveur.

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