Tourbillons … de la vie

Chères et chers,

Je vous laisse décou­vrir ci-dessous ma nou­velle, qui n’a pas été retenue dans le cadre du con­cours organ­isé par les édi­tions Encre Fraîche sur le thème « Tour­bil­lon ». Dom­mage, je la sen­tais bien, celle-là. Elle est sim­ple­ment inti­t­ulée Tour­bil­lons.

C’est l’his­toire d’une ren­con­tre entre deux passés, dans les tour­bil­lons de la vie et comme vous com­mencez à me con­naître, j’y ai évidem­ment caché de la musique.…

Belle décou­verte et bonne lec­ture !

Tourbillons

« On s’est con­nu, on s’est recon­nu
On s’est per­du de vue, on s’est r’per­du de vue
On s’est retrou­vé, on s’est séparé
Puis on s’est réchauf­fé
Cha­cun pour soi est repar­ti
Dans l’tour­bil­lon de la vie »
Le tour­bil­lon, Serge Rez­vani, 1957 (pour Jeanne More­au dans le film « Jules et Jim »)

Michaël flotte dans les airs. Il tour­bil­lonne dans le ciel bleu azur, son corps est léger. Se lançant à l’assaut de la voûte céleste, la tête en avant, il tra­verse les nuages, éton­né par l’humidité qui s’en dégage. Il ose un regard vers le sol. A ses pieds, les toits d’une ville, Genève. Sa ville. Celle dans laque­lle il est né, celle dans laque­lle il a gran­di, étudié, fêté, aimé. Il recon­naît la Jonc­tion, avec les eaux bleues du Rhône qui se mari­ent à celles brunâtres de l’Arve. C’est un peu étrange, car il n’y a per­son­ne, ni pié­tons, ni cyclistes, ni voitures. La cité sem­ble comme figée et vidée de ses habi­tants. C’est très bizarre même, mais Michaël ne s’en soucie pas vrai­ment, emporté par la sen­sa­tion de bien-être qui l’habite. Un sourire naît sur ses lèvres. Il n’y a pas de vent, le jet d’eau, emblème de la ville, fait jail­lir ses embruns dans le ciel. Plus tard, il ira taquin­er le géant d’eau, et essaiera de se faire cha­touiller les pieds à son som­met. Un vrai moment jubi­la­toire. Michaël se sent éton­nam­ment bien, totale­ment libéré du poids de son enveloppe cor­porelle et de ses soucis. Ses pen­sées noires se sont envolées avec son corps, dis­parais­sant comme aspirées par un trou noir. Libre pour la pre­mière fois de son exis­tence. Il ne ressent plus ni tristesse, ni soli­tude, ni cul­pa­bil­ité. Son envolée l’a emmené au-dessus de la vieille ville et il sur­v­ole la Cathé­drale Saint-Pierre. Soudain, il se retrou­ve nez à nez avec une fille, qui vole, elle aus­si. Peter Pan et Wendy. Cette ren­con­tre bru­tale le désta­bilise. Il manque de pren­dre de plein fou­et le som­met de la tour sud de la cathé­drale. Manœu­vre d’évitement, réussie de justesse, qui l’a propul­sé au-dessus de la place du Bourg de Four. La jeune fille s’est, quant à elle, immo­bil­isée au-dessus du clocher. Effrayée, ses bras décrivent des cer­cles dans l’air par peur de tomber. A pre­mière vue, elle sem­ble être un peu plus jeune que lui. Que fait-elle donc dans son rêve ? Il est lui-même sur­pris de sa réac­tion qui s’apparente à une sorte de colère. Il doit lui par­ler. Michaël revient et fait donc un demi-tour gra­cieux afin de la rejoin­dre.

- Qui es-tu ? Que fais-tu là ? Pourquoi est-ce que toi aus­si tu voles ? Tu fais quoi dans mon rêve ?

Pas de bon­jour, ni de for­mule de politesse, il débite ses ques­tions d’une traite, foudroy­ant la jeune femme du regard, très jolie, avec ses longs cheveux châ­tains et ses yeux noisette. Vrai­ment très jolie, se dit-il un instant. Elle le toise en retour, avec un air inter­ro­ga­teur. Peut-être souhaitait-elle lui pos­er les mêmes ques­tions. Aucun son n’est sor­ti de sa bouche. Ses lèvres ont bougé. C’est sûr. Elle a vu les lèvres de l’autre remuer aus­si. Mais que se passe-t-il ? Un flash vio­lent. Puis le trou noir à nou­veau.

********************
Une pièce, asep­tisée, aux murs cou­verts d’une pein­ture jaunâtre, séparée d’une autre totale­ment iden­tique par une paroi trans­par­ente dotée de rideaux ali­bi. Des appareils qui clig­no­tent, des tuyaux, reliés à une sil­hou­ette immo­bile allongée sur un lit surélevé. Un cathéter. Des bips d’une tonal­ité dif­férente, le sif­fle­ment puis claque­ment d’air insuf­flé arti­fi­cielle­ment – pss­chh­h­h­h­h­h­h­ht, Clac, Pschh­h­h­h­h­ht Clac — sont les sons qui peu­plent cet univers étrange et un peu effrayant. Ces instru­ments qui main­ti­en­nent ou redonnent la vie dans l’unité des soins inten­sifs de Hôpi­taux uni­ver­si­taires de Genève. Deux lits sont occupés. Sur l’un repose un jeune homme de tout au plus vingt-cinq ans, sur l’autre dans la pièce voi­sine, une jeune femme encore plus jeune. Tous deux sem­blent endormis, pais­i­bles. Leurs blessures ne sont pas vis­i­bles. Seule leur con­di­tion vul­nérable en ces lieux trahit les drames qui les ont touchés. Ce sont les machines qui les main­ti­en­nent envie. Depuis, com­bi­en de temps ? Dif­fi­cile de le savoir. Per­son­ne ne se trou­ve à leurs côtés.

Soudain, les courbes s’affolent sur les moni­teurs des cham­bres A et B des soins inten­sifs. Les bips s’accélèrent, des infir­miers accourent à toutes jambes dans les deux pièces séparées de plex­i­glas. Deux médecins internes les suiv­ent de près.
 — Ils se réveil­lent, la fille de la « A » et le type de la « B », hurlent à l’unisson l’infirmière de la cham­bre « A » et l’infirmier de la cham­bre « B ». Il nous faut de l’aide !

********************

Avant
Michaël – les pieds dans l’eau

Les pieds dans l’eau, Michaël était assis sur l’une des plate­formes instal­lées au bord du Rhône, non loin de la jonc­tion du fleuve avec l’Arve. Fumée de feux de bois, odeurs de sar­dines gril­lées et de sauciss­es, rires, cris, musique sal­sa grésil­lante émanant de haut-par­leurs posés à même le sol, un envi­ron­nement bruyant qui ne cor­re­spondait pas du tout au calme auquel il aspi­rait ce jour-là. Der­rière lui, sur un car­ré d’herbe jau­nie et aplatie, ses amis pique-niquaient dans un joyeux brouha­ha. Il n’était pas du tout d’humeur à se join­dre à la fête. La nuit avait été une suc­ces­sion de phas­es de som­meil dom­inées par les cauchemars et de péri­odes d’insomnie où il n’avait pu que s’imprégner des dif­férentes aspérités de la pein­ture de son pla­fond. Sous ses pieds, les eaux de couleur vert bleu lais­saient entrap­ercevoir le fond vaseux. Quelques algues dan­saient en suiv­ant les flots. Le courant était rel­a­tive­ment fort et des sil­lons d’écume se dessi­naient à la sur­face. Il fal­lait être un peu fou, voire sui­cidaire, pen­sait-il, pour vouloir se baign­er à cet endroit. Le regard per­du dans le flux con­stant. Involon­taire­ment, ses yeux se portèrent sur des remous qui se for­maient tou­jours au même endroit dans les flots. Tout son corps se crispa instan­ta­né­ment, puis il fut pris de trem­ble­ments. L’angoisse l’avait saisi des orteils à la tête étouf­fant son cerveau et son cœur, pressés, totale­ment vidés de leur sub­stance.
 — Non, non, tout ça ne va pas recom­mencer, cria-t-il, aidez-moi par pitié !
Ses hurlements passèrent inaperçus. En fait, ses lèvres avaient bougé mais aucun son n’était sor­ti de sa bouche, exacte­ment comme dans ses cauchemars récur­rents. Ses appels à l’aide étaient vains.

*****************
Avant
Vic­to­ria – Reine de la nuit

Elle ado­rait danser. Encore plus lorsque la musique était très forte et que les bass­es réson­naient. La nuit était son ter­rain de jeu depuis le jour béni de ses 18 ans. Evidem­ment, elle n’avait pas atten­du la per­mis­sion de ses par­ents pour sor­tir avant cet anniver­saire fatidique, mais elle ne pou­vait tout de même pas le faire aus­si sou­vent qu’elle l’aurait souhaité. Le 10 mai, le jour J, avait été celui de la libéra­tion. Juste avant l’été, les vacances et la chaleur. Sor­tir, boire, fumer, flirter avec qui et quand elle le voulait, sans devoir ren­dre de comptes à per­son­ne. Ses par­ents avaient fait une drôle de tête quand elle avait sauté de joie en hurlant à tra­vers l’appartement : Je suis majeure ! Je suis majeure !
Ses par­ents s’inquiétaient pour elle, évidem­ment. Mau­vais­es ren­con­tres, risques d’accident, agres­sions, drogues, alcool, sexe non pro­tégé, etc. S’ils l’avaient pu, ils l’auraient enfer­mée dans sa cham­bre pour l’éternité. Leur petite fille n’avait pas à train­er dans les rues la nuit. Trainée. Le mot avait été pronon­cé une fois. Le meilleur moyen de la tenir avait été le chan­tage. Tenue incor­recte, com­porte­ment inadéquat, mau­vais­es notes, plus d’argent de poche. Comme elle vivait sous leur toit, elle avait intérêt à se tenir à car­reaux. Tous deux la con­sid­éraient encore comme une enfant frag­ile qu’ils devaient pro­téger du monde extérieur. S’ils avaient su tout ce qu’elle avait déjà fait, ils n’auraient cer­taine­ment pas eu cette atti­tude. Les yeux chargés d’angoisse, ils lais­saient la porte se refer­mer der­rière ses chaus­sures à talons et sa jupe un peu trop courte. Same­di soir, elle était de sor­tie avec ses copines.

La soirée avait bien débuté dans un bar, situé dans la rue genevoise de la soif, dans lequel les ado­les­centes avaient leurs habi­tudes, et qui accueil­lait surtout des étu­di­ants. Elles étaient toutes les trois déjà un peu saoules avant d’arriver au Flamin­go, la boîte de nuit branchée du moment, ne boudant pas les shots exo­tiques offerts par le patron. La house vril­lait dans les oreilles, les bass­es réson­naient dans les corps en transe. L’alcool coulait à flots. Des yeux mas­culins les dévo­raient, sans que cela ne les dérange. Par­fois las­cives, par­fois sauvages, la piste de danse était leur roy­aume. Les ver­res se suc­cé­daient, les saveurs mélangées. Goût de pomme, odeur de sueur. Elles se tré­mous­saient, tour­bil­lon­naient sur le podi­um, ne songeant à rien, can­dides. Prof­iter de l’instant présent. Lorsque des mains ten­taient de s’approcher d’un peu trop près, lorsque des paroles les agres­saient, elles évi­taient la con­fronta­tion d’une façon sub­tile, par­fois avec une into­na­tion ferme et la vio­lence gestuelle néces­saire. Peur de rien, ni de per­son­ne. Ce soir-là, c’était un peu dif­férent. Vic­to­ria regar­dait ses copines se déhanch­er sur la piste un peu plus loin, adossée au bar. Une fatigue soudaine l’avait saisie. Elle ne se sen­tait pas très bien. Avalant un grand verre d’eau, elle n’avait pas sen­ti le type assez costaud qui s’était approché d’elle. Imper­cep­ti­ble­ment, il s’était fait une place à côté d’elle et la fix­ait étrange­ment.
 — Je peux t’offrir un verre ? lui avait-il demandé, sans rien ajouter d’autre.
Sa tête tour­nait de plus en plus et ses jambes fla­geo­laient. Ses forces étaient en train de l’abandonner. La présence de l’homme à ses côtés se fai­sait de plus en plus oppres­sante. Une petite voix dans sa tête lui dis­ait de ne pas lui faire con­fi­ance, cepen­dant lorsqu’il lui pro­posa de sor­tir un instant pour pren­dre l’air, la jeune femme accep­ta. Il la saisit sous le coude comme une vieille con­nais­sance et ils se retrou­vèrent dans la fraîcheur de la nuit sur le trot­toir. Elle ne savait pas quelle heure il était, mais la rue était déserte, même les deal­ers qui se trou­vaient à chaque coin de rue à cet endroit avaient dis­paru. Ils s’approchèrent du Rhône qui coulait juste à côté. A Présent, il la tirait plutôt que de la soutenir. Ensuite, elle ne se sou­vint plus de rien. Le trou noir. Elle ne se rap­pelait plus de son vis­age, elle ne se sou­ve­nait que de son haleine, empes­tant l’alcool, et ensuite, d’un choc vio­lent. Et voilà qu’elle flotte dans les airs avec un incon­nu qui lui sourit.

*******************
Avant
La pré­mo­ni­tion de Michaël

Chaque nuit, le même cauchemar l’assaillait. Les rives ver­doy­antes du Rhône se trans­for­maient en tobog­gan. Les plate­formes instal­lées pour les baigneurs som­braient sous les eaux soudaine­ment déchaînées du fleuve. Michaël, en haut d’une pente d’ordinaire arborée et cou­verte de gazon, se sen­tait attiré vers le bas, vers le fleuve sans pou­voir résis­ter. Il tombait, déra­pait sur l’herbe dev­enue terre glaise savon­neuse. Ses bras bat­taient le vide, ne trou­vant rien à quoi se retenir. La dégringo­lade durait des heures. Des cen­taines de min­utes pen­dant lesquelles Michaël se sen­tait impuis­sant, spec­ta­teur involon­taire de sa pro­pre ruine. Puis, il y avait le con­tact avec l’eau glacée. Un véri­ta­ble choc. D’un côté, il attendait ce moment, peut-être que cette col­li­sion dans un autre milieu, lui aurait per­mis de recou­vr­er ses moyens. D’un autre, il s’agissait cer­taine­ment de l’instant le plus effrayant. Le jeune homme détes­tait l’eau, il en avait une peur bleue, et ne savait pas nag­er.
Ses pieds, ses jambes, son tronc, son vis­age s’enfonçaient dans les pro­fondeurs som­bres, entrainés par un tour­bil­lon né du lit du fleuve, et même peut-être du cen­tre de la terre. Le jeune homme ne par­ve­nait pas à lut­ter con­tre cette chute, sa chute. Il se réveil­lait ensuite trem­blant et en sueur.
Toutes les nuits, absol­u­ment toutes, le cauchemar se répé­tait.
Après une année sans som­meil, il avait décidé de con­sul­ter un psy­chi­a­tre. Ce dernier n’avait pas trou­vé d’explication à son rêve, mis à part l’hydrophobie, ce dont Michaël était con­scient. Le médecin avait égale­ment essayé d’y voir une peur récur­rente de l’échec. Le jeune homme pour­suiv­ait de bril­lantes études de droit, pos­sé­dait de nom­breux amis et une famille aimante. Faute d’un éclair­cisse­ment con­va­in­cant du médecin, il avait ten­té de pos­er sa pro­pre hypothèse, celle d’un rêve pré­moni­toire. Il allait lui arriv­er quelque chose en rap­port avec l’eau. Aucun trau­ma­tisme vécu n’arrivait à expli­quer sa ter­reur face au milieu liq­uide : non, sa mère n’avait pas essayé de le noy­er dans son bain, non, il n’avait pas non plus fait de mau­vaise expéri­ence dans une piscine, la mer ou un lac étant enfant. Incom­préhen­si­ble. Suite aux ten­ta­tives vaines, tou­jours à la mer­ci de ce mau­vais rêve, il s’était résigné.

**********

Vic­to­ria
La nuit avait été son refuge ou plutôt un sub­terfuge. Un masque habile à son vide intérieur. Et elle chan­tait :

« Alors on danse,
Qui dit proches te dit deuils car les prob­lèmes ne vien­nent pas seul
Qui dit crise te dit monde dit famine dit tiers- monde
Qui dit fatigue dit réveil encore sourd de la veille
Alors on sort pour oubli­er tous les prob­lèmes
Alors on danse
Tous les jours de l’an­née »

Alors on danse, Stro­mae

Michaël
Le cauchemar avait été un révéla­teur. Un élo­quent mes­sage répéti­tif du car­ac­tère éphémère et soli­taire de notre pas­sage sur terre. Et il chan­tait :
« Tout part tou­jours dans les flots
Au fond des nuits sere­ines
Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l’en­cre ici
Et arrê­taient d’écrire…
Always lost in the sea
Always lost in the sea »
Noir désir, Aux som­bres héros de l’amer

Après
Acci­dents

Ver­tiges. Le corps tétanisé, Michaël glis­sa dans le fleuve sans s’en apercevoir, dans un trou noir, attiré par les pro­fondeurs, comme dans son cauchemar. Il se lais­sa som­br­er, caress­er par le courant frais. Son corps flot­tait entre rêve et réal­ité. S’enfonçant dans un univers sans odeurs et sans bruit, englouti dans le monde du silence, ses oreilles ne perce­vaient plus les relents de la musique, ni les sen­teurs de viande gril­lée, ni d’huile de coco. Il s’était lais­sé ensevelir. La nuit avait pris le dessus. Le vide, impos­si­ble à combler, s’était rem­pli et débor­dait de l’eau verte du Rhône. Il n’avait même pas pris soin de pren­dre une grande inspi­ra­tion avant de dis­paraître. Il ne pen­sait à rien, ou presque. Juste la trans­po­si­tion de son cauchemar dans la réal­ité.

**************

Alors que le corps de la jeune femme pas­sa par-dessus la bar­rière, l’homme qui l’avait poussée, avait reculé de quelques mètres. Vic­to­ria avait essayé de se défendre dans une dernière ten­ta­tive mal­adroite de le repouss­er. Ce dernier dans un geste vio­lent avait éjec­té le corps frêle de la jeune fille qui avait bas­culé. Impos­si­ble de le rat­trap­er. Il n’avait même pas essayé, en fait. Voy­ant sa proie emportée par les courants som­bres du fleuve, il avait pris les jambes à son cou. Il risquait gros. Regar­dant autour de lui à la va-vite, il n’aperçut pas, avant de pren­dre lâche­ment la fuite, ce jeune homme dis­simulé dans une ruelle. Il avait tout vu. Apeuré, ce dernier n’avait aucun intérêt à con­tac­ter les sec­ours ou la police. Son activ­ité et sa présence à cet endroit étaient con­sid­érées comme illé­gales par la jus­tice. Une fois l’agresseur par­ti, il s’approcha de la bar­rière. Le corps avait dis­paru. Mal­gré les risques encou­rus, il appela aus­sitôt la police et les pom­piers. Il eut peur qu’on ne le prenne pas au sérieux avec son français approx­i­matif et son iden­tité. Fort heureuse­ment, pour la vic­time, la télé­phon­iste n’en fit rien et lui accor­da autant de crédit qu’à tous les autres, comme cela devrait tou­jours être le cas. Elle lui dit aus­si qu’un autre témoin de la scène venait d’appeler quelques sec­on­des plus tôt et que les sec­ours étaient en route. Elle le remer­cia, lui deman­dant de rester sur place pour témoign­er ou de don­ner une adresse. Il n’en avait pas. Il lui don­na son numéro de télé­phone portable, seul moyen de le join­dre. Il retour­na se cacher. Il avait peur que le type ne revi­enne.

******************

- Michaël, Michaël, hurlait San­drine, l’une de ses amies.
 — A l’aide, Au sec­ours, que quelqu’un vienne ! cri­ait Corentin.
 — Putain, Michaël est tombé dans le Rhône ! Il faut sauter… Il faut le rat­trap­er ! pres­sait la voix de Robin.
 — Il faut appel­er les sec­ours, on n’arrivera pas à le sor­tir de là, dit plus calme­ment Claire, tout en com­posant le numéro d’urgence de la police.

Ils avaient mis plusieurs longues min­utes à se ren­dre compte de la dis­pari­tion de leur copain. De trop longues les min­utes. La nuit était tombée sur la pointe de la jonc­tion. Les fêtards s’étaient faits rares. Sur les quinze per­son­nes présentes, aucune n’eut le courage de se jeter à l’eau, même ceux qui fan­faron­naient en dis­ant qu’ils arrivaient à tra­vers­er le Rhône même avec du courant d’ordinaire.

Les agents de patrouille en voiture étaient arrivés les pre­miers sur place, suiv­is de près par la brigade flu­viale, l’ambulance et l’hélicoptère. Deux déplace­ments pour des noy­ades la même journée, cela fai­sait un peu beau­coup.
Le pre­mier noyé avait été repêché à la hau­teur du Pont-Butin. Ils avaient réus­si à le réanimer in extrem­is dans l’hélicoptère.
La jeune femme avait, elle aus­si, échap­pé de peu à la mort. Tombée à l’eau à la hau­teur des Halles de l’île, un homme d’une cinquan­taine d’année, bon nageur, s’était pré­cip­ité sans réfléchir, témoin lui aus­si de la scène. Il savait que si la jeune femme pas­sait par les tur­bines de l’usine élec­trique situées entre l’Usine et le quai du Seu­jet, elle n’aurait aucune chance de s’en sor­tir. Il la rat­tra­pa au moment où son corps atteignait l’îlot cen­tral devant le Bâti­ment des forces motri­ces. Un bar éphémère, La Bar­je, s’y instal­lait les mois d’été. C’est là qu’il parvint à hiss­er la mal­heureuse sur la terre ferme. Les sec­ours étaient déjà là, de l’autre côté de la passerelle. Le quin­quagé­naire était à bout de souf­fle, ruis­se­lant. Il ne savait pas si la jeune fille était vivante ou morte. Les ambu­lanciers s’affairaient déjà sur le corps inerte de Vic­to­ria. Les agents de police arrivés entretemps l’avaient tout d’abord remer­cié et l’avaient inter­rogé sur ce qu’il avait vu. L’homme, encore très choqué, avait racon­té qu’il se trou­vait de l’autre côté de la place au moment de l’incident. Il avait aperçu un gail­lard assez costaud pouss­er la jeune fille par-dessus la ram­barde. La scène trop éloignée ne lui per­me­t­tait ni de dis­tinguer avec pré­ci­sion le vis­age du crim­inel, ni de décrire le déroule­ment exact des faits. Pour tous, la nuit allait être longue. Les policiers auraient la dif­fi­cile tâche d’identifier la vic­time et d’avertir ses proches de l’accident.
Les gyrophares, les bruits et le tohu-bohu avaient délogés les noc­tam­bules et réveil­lés les voisins. Ceux-ci regar­daient et épi­aient soit sur place, soit depuis leur fenêtre ce qui était en train de se pass­er. Il y avait eu un acci­dent, pire, on mur­mu­rait qu’un crime avait été com­mis. Une fille avait été poussée à l’eau et on ne savait pas si elle était encore en vie. Alors que les plus folles sup­po­si­tions allaient bon train, l’ambulance filait en direc­tion des HUG, sirènes hurlantes en plein cœur de la nuit.

***********
Avant
Vic­to­ria — Sub­terfuge

Vic­to­ria n’avait pas la moin­dre idée de ce qu’elle allait faire après avoir obtenu sa matu­rité. Fac­ulté des sci­ences sociales pour les unes, médecine ou péd­a­gogie pour les autres, ses amies savaient ce que l’avenir leur réser­vait et avaient pris leur des­tin en main. Mélanie, sa meilleure amie, allait effectuer un voy­age autour du monde pen­dant une année sab­ba­tique avant de repren­dre des études de let­tres. Vic­to­ria, elle, était per­due. Quoi faire ? Elle n’avait pas d’intérêt par­ti­c­uli­er, il lui aurait fal­lu encore une année sup­plé­men­taire afin d’affiner un choix. Elle avait comme job d’étudiante un tra­vail de vendeuse dans un mag­a­sin de vête­ments les week-ends. Peut-être qu’elle pour­rait tra­vailler quelques jours de plus pen­dant un moment avant de se décider ?
Du côté de ses amours, ce n’était pas bien plus clair. Elle avait eu quelques petits amis, dont Yann, son pre­mier amour, mais cela n’avait jamais duré bien longtemps. Son dernier flirt en date avait duré deux semaines et le garçon, ren­con­tré pen­dant une de ses folles soirées, l’avait quit­tée pour une de ses copines. Mal dans sa peau, Vic­to­ria se trou­vait trop mai­gre, elle aurait aimé avoir plus de formes. Les sor­ties, l’alcool, la musique et la danse lui per­me­t­taient d’oublier tous ces points d’interrogations qui tour­bil­lon­naient dans sa tête.


Avant
Michaël – Prise de con­science

Michaël avait com­pris que tout était éphémère, que même les ami­tiés que l’on pen­sait inde­struc­tibles se bri­saient et que les gens finis­saient tou­jours par mourir. Face à l’adversité, finale­ment, la soli­tude l’emporte. Il l’avait saisi incon­sciem­ment au décès de son père, quelques mois plus tôt, et le cauchemar en était le rap­pel. Sa con­science refu­sait de l’admettre et lui envoy­ait ce sig­nal. Il était seul et serait seul face à la mort. Il était saisi par l’angoisse et la peur. Sa mère avait som­bré dans une pro­fonde dépres­sion. Con­fron­té à l’inévitable pour la pre­mière fois, il n’avait pas pu partager sa peine avec ses amis. Il l’avait gardée enfouie. Son père ne reviendrait pas. Per­son­ne n’y échap­pait. La noy­ade, dans les eaux som­bres du Rhône, sym­bol­i­sait son inter­pré­ta­tion de la fin de la vie, un tour­bil­lon qui nous entraine dans des pro­fondeurs insond­ables, ter­ri­fi­antes.

**********************

Après
Résur­rec­tion – Vic­to­ria et Michaël : la ren­con­tre

Le per­son­nel soignant courait dans tous les sens. Des médecins s’étaient joints aux infir­miers et tous arbo­raient des sourires de soulage­ment. Les deux jeunes noyés simul­tané­ment venaient de sor­tir du coma arti­fi­ciel dans lequel ils avaient été plongés.
Les équipes médi­cales avaient été sur­pris­es par le réveil syn­chro­nisé de leurs patients. Leur pronos­tic vital était engagé à leur arrivée à l’hôpital. Les spé­cial­istes avaient été pru­dents sur les infor­ma­tions trans­mis­es aux proches. Ain­si, ils ne s’étaient pas pronon­cés, pes­simistes, sur une reprise de con­science ou une guéri­son. Il valait mieux être pré­cau­tion­neux et ne pas don­ner de faux espoirs. Et pour­tant…

Michaël et Vic­to­ria étaient revenus à la vie ensem­ble. Plongés dans le même rêve, ils s’y étaient retrou­vés et recon­nus. L’envie de vivre et de se con­naître sur terre avait été plus forte que la mort et le som­meil, plus puis­sante que l’attrait du vide. Les deux jeunes gens étaient repar­tis avec une énergie nou­velle dans le tour­bil­lon de la vie : celle de l’amour. Oubliées la peur exis­ten­tielle et l’angoisse de l’avenir, le face à face avec la mort et leur sur­saut bru­tal, un souf­fle puis­sant et viv­i­fi­ant les avait portés vers la résilience et la survie.

Partagez ceci

À travers mon blog...