Chères et chers,
Je vous laisse découvrir ci-dessous ma nouvelle, qui n’a pas été retenue dans le cadre du concours organisé par les éditions Encre Fraîche sur le thème « Tourbillon ». Dommage, je la sentais bien, celle-là. Elle est simplement intitulée Tourbillons.
C’est l’histoire d’une rencontre entre deux passés, dans les tourbillons de la vie et comme vous commencez à me connaître, j’y ai évidemment caché de la musique.…
Belle découverte et bonne lecture !
Tourbillons
« On s’est connu, on s’est reconnu
On s’est perdu de vue, on s’est r’perdu de vue
On s’est retrouvé, on s’est séparé
Puis on s’est réchauffé
Chacun pour soi est reparti
Dans l’tourbillon de la vie »
Le tourbillon, Serge Rezvani, 1957 (pour Jeanne Moreau dans le film « Jules et Jim »)
Michaël flotte dans les airs. Il tourbillonne dans le ciel bleu azur, son corps est léger. Se lançant à l’assaut de la voûte céleste, la tête en avant, il traverse les nuages, étonné par l’humidité qui s’en dégage. Il ose un regard vers le sol. A ses pieds, les toits d’une ville, Genève. Sa ville. Celle dans laquelle il est né, celle dans laquelle il a grandi, étudié, fêté, aimé. Il reconnaît la Jonction, avec les eaux bleues du Rhône qui se marient à celles brunâtres de l’Arve. C’est un peu étrange, car il n’y a personne, ni piétons, ni cyclistes, ni voitures. La cité semble comme figée et vidée de ses habitants. C’est très bizarre même, mais Michaël ne s’en soucie pas vraiment, emporté par la sensation de bien-être qui l’habite. Un sourire naît sur ses lèvres. Il n’y a pas de vent, le jet d’eau, emblème de la ville, fait jaillir ses embruns dans le ciel. Plus tard, il ira taquiner le géant d’eau, et essaiera de se faire chatouiller les pieds à son sommet. Un vrai moment jubilatoire. Michaël se sent étonnamment bien, totalement libéré du poids de son enveloppe corporelle et de ses soucis. Ses pensées noires se sont envolées avec son corps, disparaissant comme aspirées par un trou noir. Libre pour la première fois de son existence. Il ne ressent plus ni tristesse, ni solitude, ni culpabilité. Son envolée l’a emmené au-dessus de la vieille ville et il survole la Cathédrale Saint-Pierre. Soudain, il se retrouve nez à nez avec une fille, qui vole, elle aussi. Peter Pan et Wendy. Cette rencontre brutale le déstabilise. Il manque de prendre de plein fouet le sommet de la tour sud de la cathédrale. Manœuvre d’évitement, réussie de justesse, qui l’a propulsé au-dessus de la place du Bourg de Four. La jeune fille s’est, quant à elle, immobilisée au-dessus du clocher. Effrayée, ses bras décrivent des cercles dans l’air par peur de tomber. A première vue, elle semble être un peu plus jeune que lui. Que fait-elle donc dans son rêve ? Il est lui-même surpris de sa réaction qui s’apparente à une sorte de colère. Il doit lui parler. Michaël revient et fait donc un demi-tour gracieux afin de la rejoindre.
- Qui es-tu ? Que fais-tu là ? Pourquoi est-ce que toi aussi tu voles ? Tu fais quoi dans mon rêve ?
Pas de bonjour, ni de formule de politesse, il débite ses questions d’une traite, foudroyant la jeune femme du regard, très jolie, avec ses longs cheveux châtains et ses yeux noisette. Vraiment très jolie, se dit-il un instant. Elle le toise en retour, avec un air interrogateur. Peut-être souhaitait-elle lui poser les mêmes questions. Aucun son n’est sorti de sa bouche. Ses lèvres ont bougé. C’est sûr. Elle a vu les lèvres de l’autre remuer aussi. Mais que se passe-t-il ? Un flash violent. Puis le trou noir à nouveau.
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Une pièce, aseptisée, aux murs couverts d’une peinture jaunâtre, séparée d’une autre totalement identique par une paroi transparente dotée de rideaux alibi. Des appareils qui clignotent, des tuyaux, reliés à une silhouette immobile allongée sur un lit surélevé. Un cathéter. Des bips d’une tonalité différente, le sifflement puis claquement d’air insufflé artificiellement – psschhhhhhhhht, Clac, Pschhhhhhht Clac — sont les sons qui peuplent cet univers étrange et un peu effrayant. Ces instruments qui maintiennent ou redonnent la vie dans l’unité des soins intensifs de Hôpitaux universitaires de Genève. Deux lits sont occupés. Sur l’un repose un jeune homme de tout au plus vingt-cinq ans, sur l’autre dans la pièce voisine, une jeune femme encore plus jeune. Tous deux semblent endormis, paisibles. Leurs blessures ne sont pas visibles. Seule leur condition vulnérable en ces lieux trahit les drames qui les ont touchés. Ce sont les machines qui les maintiennent envie. Depuis, combien de temps ? Difficile de le savoir. Personne ne se trouve à leurs côtés.
Soudain, les courbes s’affolent sur les moniteurs des chambres A et B des soins intensifs. Les bips s’accélèrent, des infirmiers accourent à toutes jambes dans les deux pièces séparées de plexiglas. Deux médecins internes les suivent de près.
— Ils se réveillent, la fille de la « A » et le type de la « B », hurlent à l’unisson l’infirmière de la chambre « A » et l’infirmier de la chambre « B ». Il nous faut de l’aide !
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Avant
Michaël – les pieds dans l’eau
Les pieds dans l’eau, Michaël était assis sur l’une des plateformes installées au bord du Rhône, non loin de la jonction du fleuve avec l’Arve. Fumée de feux de bois, odeurs de sardines grillées et de saucisses, rires, cris, musique salsa grésillante émanant de haut-parleurs posés à même le sol, un environnement bruyant qui ne correspondait pas du tout au calme auquel il aspirait ce jour-là. Derrière lui, sur un carré d’herbe jaunie et aplatie, ses amis pique-niquaient dans un joyeux brouhaha. Il n’était pas du tout d’humeur à se joindre à la fête. La nuit avait été une succession de phases de sommeil dominées par les cauchemars et de périodes d’insomnie où il n’avait pu que s’imprégner des différentes aspérités de la peinture de son plafond. Sous ses pieds, les eaux de couleur vert bleu laissaient entrapercevoir le fond vaseux. Quelques algues dansaient en suivant les flots. Le courant était relativement fort et des sillons d’écume se dessinaient à la surface. Il fallait être un peu fou, voire suicidaire, pensait-il, pour vouloir se baigner à cet endroit. Le regard perdu dans le flux constant. Involontairement, ses yeux se portèrent sur des remous qui se formaient toujours au même endroit dans les flots. Tout son corps se crispa instantanément, puis il fut pris de tremblements. L’angoisse l’avait saisi des orteils à la tête étouffant son cerveau et son cœur, pressés, totalement vidés de leur substance.
— Non, non, tout ça ne va pas recommencer, cria-t-il, aidez-moi par pitié !
Ses hurlements passèrent inaperçus. En fait, ses lèvres avaient bougé mais aucun son n’était sorti de sa bouche, exactement comme dans ses cauchemars récurrents. Ses appels à l’aide étaient vains.
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Avant
Victoria – Reine de la nuit
Elle adorait danser. Encore plus lorsque la musique était très forte et que les basses résonnaient. La nuit était son terrain de jeu depuis le jour béni de ses 18 ans. Evidemment, elle n’avait pas attendu la permission de ses parents pour sortir avant cet anniversaire fatidique, mais elle ne pouvait tout de même pas le faire aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité. Le 10 mai, le jour J, avait été celui de la libération. Juste avant l’été, les vacances et la chaleur. Sortir, boire, fumer, flirter avec qui et quand elle le voulait, sans devoir rendre de comptes à personne. Ses parents avaient fait une drôle de tête quand elle avait sauté de joie en hurlant à travers l’appartement : Je suis majeure ! Je suis majeure !
Ses parents s’inquiétaient pour elle, évidemment. Mauvaises rencontres, risques d’accident, agressions, drogues, alcool, sexe non protégé, etc. S’ils l’avaient pu, ils l’auraient enfermée dans sa chambre pour l’éternité. Leur petite fille n’avait pas à trainer dans les rues la nuit. Trainée. Le mot avait été prononcé une fois. Le meilleur moyen de la tenir avait été le chantage. Tenue incorrecte, comportement inadéquat, mauvaises notes, plus d’argent de poche. Comme elle vivait sous leur toit, elle avait intérêt à se tenir à carreaux. Tous deux la considéraient encore comme une enfant fragile qu’ils devaient protéger du monde extérieur. S’ils avaient su tout ce qu’elle avait déjà fait, ils n’auraient certainement pas eu cette attitude. Les yeux chargés d’angoisse, ils laissaient la porte se refermer derrière ses chaussures à talons et sa jupe un peu trop courte. Samedi soir, elle était de sortie avec ses copines.
La soirée avait bien débuté dans un bar, situé dans la rue genevoise de la soif, dans lequel les adolescentes avaient leurs habitudes, et qui accueillait surtout des étudiants. Elles étaient toutes les trois déjà un peu saoules avant d’arriver au Flamingo, la boîte de nuit branchée du moment, ne boudant pas les shots exotiques offerts par le patron. La house vrillait dans les oreilles, les basses résonnaient dans les corps en transe. L’alcool coulait à flots. Des yeux masculins les dévoraient, sans que cela ne les dérange. Parfois lascives, parfois sauvages, la piste de danse était leur royaume. Les verres se succédaient, les saveurs mélangées. Goût de pomme, odeur de sueur. Elles se trémoussaient, tourbillonnaient sur le podium, ne songeant à rien, candides. Profiter de l’instant présent. Lorsque des mains tentaient de s’approcher d’un peu trop près, lorsque des paroles les agressaient, elles évitaient la confrontation d’une façon subtile, parfois avec une intonation ferme et la violence gestuelle nécessaire. Peur de rien, ni de personne. Ce soir-là, c’était un peu différent. Victoria regardait ses copines se déhancher sur la piste un peu plus loin, adossée au bar. Une fatigue soudaine l’avait saisie. Elle ne se sentait pas très bien. Avalant un grand verre d’eau, elle n’avait pas senti le type assez costaud qui s’était approché d’elle. Imperceptiblement, il s’était fait une place à côté d’elle et la fixait étrangement.
— Je peux t’offrir un verre ? lui avait-il demandé, sans rien ajouter d’autre.
Sa tête tournait de plus en plus et ses jambes flageolaient. Ses forces étaient en train de l’abandonner. La présence de l’homme à ses côtés se faisait de plus en plus oppressante. Une petite voix dans sa tête lui disait de ne pas lui faire confiance, cependant lorsqu’il lui proposa de sortir un instant pour prendre l’air, la jeune femme accepta. Il la saisit sous le coude comme une vieille connaissance et ils se retrouvèrent dans la fraîcheur de la nuit sur le trottoir. Elle ne savait pas quelle heure il était, mais la rue était déserte, même les dealers qui se trouvaient à chaque coin de rue à cet endroit avaient disparu. Ils s’approchèrent du Rhône qui coulait juste à côté. A Présent, il la tirait plutôt que de la soutenir. Ensuite, elle ne se souvint plus de rien. Le trou noir. Elle ne se rappelait plus de son visage, elle ne se souvenait que de son haleine, empestant l’alcool, et ensuite, d’un choc violent. Et voilà qu’elle flotte dans les airs avec un inconnu qui lui sourit.
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Avant
La prémonition de Michaël
Chaque nuit, le même cauchemar l’assaillait. Les rives verdoyantes du Rhône se transformaient en toboggan. Les plateformes installées pour les baigneurs sombraient sous les eaux soudainement déchaînées du fleuve. Michaël, en haut d’une pente d’ordinaire arborée et couverte de gazon, se sentait attiré vers le bas, vers le fleuve sans pouvoir résister. Il tombait, dérapait sur l’herbe devenue terre glaise savonneuse. Ses bras battaient le vide, ne trouvant rien à quoi se retenir. La dégringolade durait des heures. Des centaines de minutes pendant lesquelles Michaël se sentait impuissant, spectateur involontaire de sa propre ruine. Puis, il y avait le contact avec l’eau glacée. Un véritable choc. D’un côté, il attendait ce moment, peut-être que cette collision dans un autre milieu, lui aurait permis de recouvrer ses moyens. D’un autre, il s’agissait certainement de l’instant le plus effrayant. Le jeune homme détestait l’eau, il en avait une peur bleue, et ne savait pas nager.
Ses pieds, ses jambes, son tronc, son visage s’enfonçaient dans les profondeurs sombres, entrainés par un tourbillon né du lit du fleuve, et même peut-être du centre de la terre. Le jeune homme ne parvenait pas à lutter contre cette chute, sa chute. Il se réveillait ensuite tremblant et en sueur.
Toutes les nuits, absolument toutes, le cauchemar se répétait.
Après une année sans sommeil, il avait décidé de consulter un psychiatre. Ce dernier n’avait pas trouvé d’explication à son rêve, mis à part l’hydrophobie, ce dont Michaël était conscient. Le médecin avait également essayé d’y voir une peur récurrente de l’échec. Le jeune homme poursuivait de brillantes études de droit, possédait de nombreux amis et une famille aimante. Faute d’un éclaircissement convaincant du médecin, il avait tenté de poser sa propre hypothèse, celle d’un rêve prémonitoire. Il allait lui arriver quelque chose en rapport avec l’eau. Aucun traumatisme vécu n’arrivait à expliquer sa terreur face au milieu liquide : non, sa mère n’avait pas essayé de le noyer dans son bain, non, il n’avait pas non plus fait de mauvaise expérience dans une piscine, la mer ou un lac étant enfant. Incompréhensible. Suite aux tentatives vaines, toujours à la merci de ce mauvais rêve, il s’était résigné.
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Victoria
La nuit avait été son refuge ou plutôt un subterfuge. Un masque habile à son vide intérieur. Et elle chantait :
« Alors on danse,
Qui dit proches te dit deuils car les problèmes ne viennent pas seul
Qui dit crise te dit monde dit famine dit tiers- monde
Qui dit fatigue dit réveil encore sourd de la veille
Alors on sort pour oublier tous les problèmes
Alors on danse
Tous les jours de l’année »
Alors on danse, Stromae
Michaël
Le cauchemar avait été un révélateur. Un éloquent message répétitif du caractère éphémère et solitaire de notre passage sur terre. Et il chantait :
« Tout part toujours dans les flots
Au fond des nuits sereines
Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l’encre ici
Et arrêtaient d’écrire…
Always lost in the sea
Always lost in the sea »
Noir désir, Aux sombres héros de l’amer
Après
Accidents
Vertiges. Le corps tétanisé, Michaël glissa dans le fleuve sans s’en apercevoir, dans un trou noir, attiré par les profondeurs, comme dans son cauchemar. Il se laissa sombrer, caresser par le courant frais. Son corps flottait entre rêve et réalité. S’enfonçant dans un univers sans odeurs et sans bruit, englouti dans le monde du silence, ses oreilles ne percevaient plus les relents de la musique, ni les senteurs de viande grillée, ni d’huile de coco. Il s’était laissé ensevelir. La nuit avait pris le dessus. Le vide, impossible à combler, s’était rempli et débordait de l’eau verte du Rhône. Il n’avait même pas pris soin de prendre une grande inspiration avant de disparaître. Il ne pensait à rien, ou presque. Juste la transposition de son cauchemar dans la réalité.
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Alors que le corps de la jeune femme passa par-dessus la barrière, l’homme qui l’avait poussée, avait reculé de quelques mètres. Victoria avait essayé de se défendre dans une dernière tentative maladroite de le repousser. Ce dernier dans un geste violent avait éjecté le corps frêle de la jeune fille qui avait basculé. Impossible de le rattraper. Il n’avait même pas essayé, en fait. Voyant sa proie emportée par les courants sombres du fleuve, il avait pris les jambes à son cou. Il risquait gros. Regardant autour de lui à la va-vite, il n’aperçut pas, avant de prendre lâchement la fuite, ce jeune homme dissimulé dans une ruelle. Il avait tout vu. Apeuré, ce dernier n’avait aucun intérêt à contacter les secours ou la police. Son activité et sa présence à cet endroit étaient considérées comme illégales par la justice. Une fois l’agresseur parti, il s’approcha de la barrière. Le corps avait disparu. Malgré les risques encourus, il appela aussitôt la police et les pompiers. Il eut peur qu’on ne le prenne pas au sérieux avec son français approximatif et son identité. Fort heureusement, pour la victime, la téléphoniste n’en fit rien et lui accorda autant de crédit qu’à tous les autres, comme cela devrait toujours être le cas. Elle lui dit aussi qu’un autre témoin de la scène venait d’appeler quelques secondes plus tôt et que les secours étaient en route. Elle le remercia, lui demandant de rester sur place pour témoigner ou de donner une adresse. Il n’en avait pas. Il lui donna son numéro de téléphone portable, seul moyen de le joindre. Il retourna se cacher. Il avait peur que le type ne revienne.
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- Michaël, Michaël, hurlait Sandrine, l’une de ses amies.
— A l’aide, Au secours, que quelqu’un vienne ! criait Corentin.
— Putain, Michaël est tombé dans le Rhône ! Il faut sauter… Il faut le rattraper ! pressait la voix de Robin.
— Il faut appeler les secours, on n’arrivera pas à le sortir de là, dit plus calmement Claire, tout en composant le numéro d’urgence de la police.
Ils avaient mis plusieurs longues minutes à se rendre compte de la disparition de leur copain. De trop longues les minutes. La nuit était tombée sur la pointe de la jonction. Les fêtards s’étaient faits rares. Sur les quinze personnes présentes, aucune n’eut le courage de se jeter à l’eau, même ceux qui fanfaronnaient en disant qu’ils arrivaient à traverser le Rhône même avec du courant d’ordinaire.
Les agents de patrouille en voiture étaient arrivés les premiers sur place, suivis de près par la brigade fluviale, l’ambulance et l’hélicoptère. Deux déplacements pour des noyades la même journée, cela faisait un peu beaucoup.
Le premier noyé avait été repêché à la hauteur du Pont-Butin. Ils avaient réussi à le réanimer in extremis dans l’hélicoptère.
La jeune femme avait, elle aussi, échappé de peu à la mort. Tombée à l’eau à la hauteur des Halles de l’île, un homme d’une cinquantaine d’année, bon nageur, s’était précipité sans réfléchir, témoin lui aussi de la scène. Il savait que si la jeune femme passait par les turbines de l’usine électrique situées entre l’Usine et le quai du Seujet, elle n’aurait aucune chance de s’en sortir. Il la rattrapa au moment où son corps atteignait l’îlot central devant le Bâtiment des forces motrices. Un bar éphémère, La Barje, s’y installait les mois d’été. C’est là qu’il parvint à hisser la malheureuse sur la terre ferme. Les secours étaient déjà là, de l’autre côté de la passerelle. Le quinquagénaire était à bout de souffle, ruisselant. Il ne savait pas si la jeune fille était vivante ou morte. Les ambulanciers s’affairaient déjà sur le corps inerte de Victoria. Les agents de police arrivés entretemps l’avaient tout d’abord remercié et l’avaient interrogé sur ce qu’il avait vu. L’homme, encore très choqué, avait raconté qu’il se trouvait de l’autre côté de la place au moment de l’incident. Il avait aperçu un gaillard assez costaud pousser la jeune fille par-dessus la rambarde. La scène trop éloignée ne lui permettait ni de distinguer avec précision le visage du criminel, ni de décrire le déroulement exact des faits. Pour tous, la nuit allait être longue. Les policiers auraient la difficile tâche d’identifier la victime et d’avertir ses proches de l’accident.
Les gyrophares, les bruits et le tohu-bohu avaient délogés les noctambules et réveillés les voisins. Ceux-ci regardaient et épiaient soit sur place, soit depuis leur fenêtre ce qui était en train de se passer. Il y avait eu un accident, pire, on murmurait qu’un crime avait été commis. Une fille avait été poussée à l’eau et on ne savait pas si elle était encore en vie. Alors que les plus folles suppositions allaient bon train, l’ambulance filait en direction des HUG, sirènes hurlantes en plein cœur de la nuit.
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Avant
Victoria — Subterfuge
Victoria n’avait pas la moindre idée de ce qu’elle allait faire après avoir obtenu sa maturité. Faculté des sciences sociales pour les unes, médecine ou pédagogie pour les autres, ses amies savaient ce que l’avenir leur réservait et avaient pris leur destin en main. Mélanie, sa meilleure amie, allait effectuer un voyage autour du monde pendant une année sabbatique avant de reprendre des études de lettres. Victoria, elle, était perdue. Quoi faire ? Elle n’avait pas d’intérêt particulier, il lui aurait fallu encore une année supplémentaire afin d’affiner un choix. Elle avait comme job d’étudiante un travail de vendeuse dans un magasin de vêtements les week-ends. Peut-être qu’elle pourrait travailler quelques jours de plus pendant un moment avant de se décider ?
Du côté de ses amours, ce n’était pas bien plus clair. Elle avait eu quelques petits amis, dont Yann, son premier amour, mais cela n’avait jamais duré bien longtemps. Son dernier flirt en date avait duré deux semaines et le garçon, rencontré pendant une de ses folles soirées, l’avait quittée pour une de ses copines. Mal dans sa peau, Victoria se trouvait trop maigre, elle aurait aimé avoir plus de formes. Les sorties, l’alcool, la musique et la danse lui permettaient d’oublier tous ces points d’interrogations qui tourbillonnaient dans sa tête.
Avant
Michaël – Prise de conscience
Michaël avait compris que tout était éphémère, que même les amitiés que l’on pensait indestructibles se brisaient et que les gens finissaient toujours par mourir. Face à l’adversité, finalement, la solitude l’emporte. Il l’avait saisi inconsciemment au décès de son père, quelques mois plus tôt, et le cauchemar en était le rappel. Sa conscience refusait de l’admettre et lui envoyait ce signal. Il était seul et serait seul face à la mort. Il était saisi par l’angoisse et la peur. Sa mère avait sombré dans une profonde dépression. Confronté à l’inévitable pour la première fois, il n’avait pas pu partager sa peine avec ses amis. Il l’avait gardée enfouie. Son père ne reviendrait pas. Personne n’y échappait. La noyade, dans les eaux sombres du Rhône, symbolisait son interprétation de la fin de la vie, un tourbillon qui nous entraine dans des profondeurs insondables, terrifiantes.
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Après
Résurrection – Victoria et Michaël : la rencontre
Le personnel soignant courait dans tous les sens. Des médecins s’étaient joints aux infirmiers et tous arboraient des sourires de soulagement. Les deux jeunes noyés simultanément venaient de sortir du coma artificiel dans lequel ils avaient été plongés.
Les équipes médicales avaient été surprises par le réveil synchronisé de leurs patients. Leur pronostic vital était engagé à leur arrivée à l’hôpital. Les spécialistes avaient été prudents sur les informations transmises aux proches. Ainsi, ils ne s’étaient pas prononcés, pessimistes, sur une reprise de conscience ou une guérison. Il valait mieux être précautionneux et ne pas donner de faux espoirs. Et pourtant…
Michaël et Victoria étaient revenus à la vie ensemble. Plongés dans le même rêve, ils s’y étaient retrouvés et reconnus. L’envie de vivre et de se connaître sur terre avait été plus forte que la mort et le sommeil, plus puissante que l’attrait du vide. Les deux jeunes gens étaient repartis avec une énergie nouvelle dans le tourbillon de la vie : celle de l’amour. Oubliées la peur existentielle et l’angoisse de l’avenir, le face à face avec la mort et leur sursaut brutal, un souffle puissant et vivifiant les avait portés vers la résilience et la survie.


