Une nouvelle vie pour Noël

Un texte pour le calendrier de l’Avent de Chancy

Une nouvelle vie pour Noël

Une nou­velle vie pour Noël

En ce début décem­bre, le brouil­lard étreignait le vil­lage de Chancy, comme tou­jours en automne. Il com­mençait à faire froid et le givre recou­vrait le sol et la végé­ta­tion. L’été indi­en avait duré cette année et les tem­péra­tures étaient restées longtemps au-dessus des moyennes saison­nières. Ce matin-là, il fai­sait encore nuit à l’heure d’aller à l’école. Les réver­bères dif­fu­saient une lumière étouf­fée par la brume. L’atmosphère était ouatée. Les phares des voitures nom­breuses qui cir­cu­laient à tra­vers le vil­lage se dilu­aient dans l’humidité. Il avait com­mencé à neiger. On croi­sait sur les chemins et les trot­toirs des petites têtes cou­vertes de bon­nets mul­ti­col­ores et des sil­hou­ettes bien emmi­tou­flées. Ce 6 décem­bre était le pre­mier jour pour Sacha dans sa classe de 7P. En allant à l’école, les autres écol­iers le regar­daient avec curiosité. Sen­tant les yeux des enfants braqués sur lui, le jeune garçon essayait de se cacher dans sa doudoune sous son capu­chon. Il pour­suiv­it sa route. C’était le début d’une nou­velle vie pour sa maman et lui. D’un côté, Sacha était con­tent, d’un autre côté, il avait très peur, car rien n’était sûr dans l’existence. Pour­raient-ils rester ici ? Devrait-il repar­tir ? Les derniers mois avaient été très dif­fi­ciles. Lorsqu’il y repen­sait, des larmes roulaient sur ses joues. Mais il les essuya vite pour que per­son­ne ne les voie. Il arbo­rait à présent un grand et beau sourire et regar­da les illu­mi­na­tions de Noël sur les pla­tanes devant le tem­ple, elles scin­til­laient comme la Voie lac­tée au petit matin. C’était bien­tôt Noël, le pre­mier Noël à deux avec sa maman, ou peut-être à trois avec son petit frère ou sa petite sœur, le pre­mier Noël de leur nou­velle vie.

Sylvie avait eu beau­coup de courage et de force. Par­fois, des déci­sions par­ti­c­ulière­ment dures per­me­t­taient de sauver des vies. Elle en avait sauvé trois d’un coup, mais avait plongé sa famille dans l’incertitude et la pré­car­ité. Ils étaient libres, en bonne san­té, mais n’avaient plus ni de toit ni d’argent. La lib­erté n’a pas de prix, se répé­tait-elle sou­vent pour s’encourager. 

Ce matin-là, lorsqu’elle avait fait un câlin à Sacha avant qu’il ne parte à l’école, des images de son passé avaient défilé dans sa tête. Elle n’avait pas essayé de les chas­s­er. Ces sou­venirs fai­saient par­tie d’elle, de ce qu’elle avait réus­si à con­stru­ire et à sauver, elles étaient aus­si des par­ties de la vie de son fils et du bébé à venir. Même si elles révélaient un passé douloureux, elles fai­saient d’elle ce qu’elle était aujourd’hui. Elle les accep­tait. C’était le seul moyen de vivre sere­ine­ment et d’avancer. Sylvie n’avait ni de remords ni de regrets. La jeune femme avait juste pris par­fois la mau­vaise route. Per­son­ne ne pou­vait la con­damn­er pour cela.

Pen­dant un cer­tain temps, elle s’était sen­tie coupable, surtout pour Sacha, qui avait dû tra­vers­er de lour­des épreuves. Elle lui avait expliqué que les erreurs per­me­t­taient de se con­stru­ire et d’apprendre. L’erreur est humaine et prou­ve que l’on est en vie. Si l’on ne se risque pas sur les chemins de l’existence, il est impos­si­ble de pro­gress­er. Faire du sur­place n’est pas vivre vrai­ment. Selon la société, Sylvie avait eu tout ce qu’il fal­lait pour être heureuse, du moins en apparence. Un mari, un enfant, un autre à venir, une jolie mai­son sur la côte vau­doise, une sit­u­a­tion finan­cière saine. Mais la réal­ité était très éloignée de ce qui était vis­i­ble à l’oeil de tous.

Depuis la nais­sance de Sacha, elle ne tra­vail­lait plus. Lorsque son garçon avait fêté ses sept ans, Sylvie avait com­mencé une activ­ité de créa­trice de bijoux fan­taisie qu’elle revendait sur inter­net. Son mari dis­po­sait d’un excel­lent poste en tant que directeur financier dans une multi­na­tionale. Sylvie ne voy­ait plus sa famille depuis un moment, ils s’étaient brouil­lés et elle ne par­lait plus avec ses par­ents. Le cou­ple ne côtoy­ait plus que les proches de Vic­tor, et cela assez rarement, puisqu’ils habitaient dans la région Lyon­naise. Ils rece­vaient par­fois des amis à la mai­son, mais unique­ment des con­nais­sances ou des col­lègues de son mari. Depuis qu’elle s’était mar­iée, elle n’avait plus de con­tact avec ses anci­ennes amies. Vic­tor lui avait dit que c’était nor­mal, que c’était ain­si, que c’était la vie, que si ses copines ne voulaient plus la voir, c’était qu’elles n’étaient pas vrai­ment des amies. Vic­tor lui inter­di­s­ait aus­si de tra­vailler alors qu’après l’entrée de Sacha à l’école pri­maire, elle désir­ait repren­dre une activ­ité pro­fes­sion­nelle. Sylvie avait fait des études bril­lantes en com­merce et dis­po­sait d’une for­ma­tion en mar­ket­ing. Elle occu­pait autre­fois un poste de chargée de pro­jet en mar­ket­ing dans la même entre­prise que Vic­tor. C’est ain­si qu’elle l’avait ren­con­tré. Au tra­vail.

À l’époque, Vic­tor était mar­ié. Sylvie avait 23 ans et lui 30 ans. Il la fasci­nait et il est vrai qu’il était fasci­nant. Intel­li­gent, charis­ma­tique, beau, con­va­in­cant, avec le bon mot au bon moment, drôle et atten­tion­né. Elle le croi­sait dans les couloirs du bureau et à cer­taines réu­nions. Il avait com­mencé à essay­er de la séduire, lui lais­sant des petits mots sur son bureau, lui faisant des com­pli­ments, puis en l’invitant à dîn­er un soir. Tout d’abord, elle n’avait pas don­né suite à ses avances et avait refusé ses invi­ta­tions. Ses col­lègues ne voy­aient pas ses agisse­ments d’un bon œil. Elles l’avaient prév­enue qu’il jouis­sait d’une répu­ta­tion de coureur de jupons. Cepen­dant, il lui plai­sait et elle était assez fière qu’il s’intéresse à elle. Ses col­lègues féminines étaient jalous­es. Elle avait donc fini par céder. Com­pli­ments, déc­la­ra­tions d’amour, cadeaux, voy­ages. Pen­dant les trois pre­miers mois de leur rela­tion, Vic­tor lui avait fait vivre un véri­ta­ble rêve roman­tique. Après six mois de liai­son, Vic­tor divorçait d’avec sa pre­mière femme et s’installait avec Sylvie dans son apparte­ment. À ce moment-là, elle avait eu envie de clouer le bec à toutes les per­son­nes qui avaient dit du mal de lui : « Tu ver­ras, il ne quit­tera jamais sa femme. De toute façon, il te trompera aus­si, un homme qui trompe une fois est tou­jours infidèle. Est-ce que tu sais pourquoi ils ont divor­cé, sa femme et lui ? » Elle était con­va­in­cue que ces per­son­nes étaient envieuses de son bon­heur. Vic­tor le lui avait dit. C’est ain­si qu’à la longue, la jeune femme avait coupé les ponts avec ses amis et sa famille. Un an après, ils s’étaient mar­iés en secret, ils étaient neuf en tout dans la salle des mariages de la mairie. Les deux témoins, des amis de Vic­tor, sa mère et ses deux frères, une col­lègue de tra­vail ain­si que la maire de la com­mune et un adjoint. Son futur mari n’avait pas voulu que la famille de Sylvie soit présente, pré­ten­dant qu’elle ne l’aimait pas. Sous le charme, aveuglée, la jeune épouse n’avait pas cil­lé. Elle souhaitait se mari­er plus que tout au monde. Il n’y avait que lui dans son monde et qui plus est, Sylvie était déjà enceinte de Sacha. Ils avaient acheté la mai­son dans la foulée. Un véri­ta­ble con­te de fées.

Sylvie ne s’en rendait pas compte, mais elle s’était isolée, avait per­du son indépen­dance, ses amis et sa famille. Elle était totale­ment à la mer­ci d’un homme, qui quo­ti­di­en­nement lui fai­sait com­pren­dre, par de petites phras­es assas­sines qu’elle n’était rien, qu’elle ne valait rien et qu’elle ne vivait que par lui.

Après la nais­sance de Sacha, Sylvie était encore plus seule, encore plus dému­nie. Vic­tor s’absentait sou­vent le week-end et ren­trait tard le soir pré­tex­tant des réu­nions de tra­vail et des escapades entre amis. Pen­dant ce temps, elle s’occupait de la mai­son et du bébé et ne voy­ait plus per­son­ne. Sacha gran­dis­sait et la rela­tion s’empirait. Les dis­putes étaient de plus en plus vio­lentes. Vic­tor hurlait pour un oui et pour un non. « Ton repas est vrai­ment dégueu­lasse ! Tu n’es bonne à rien ! Tu as vu comme tu te laiss­es aller ? Tes cheveux sont sales. Tu es vrai­ment moche. Sois con­tent que je veuille encore de toi ! Per­son­ne ne voudrait d’un laideron comme toi ! Tu es folle, ma vieille ! Tu ne sers à rien ! Tu me fais honte devant nos amis, je n’inviterai plus per­son­ne ! Com­ment ai-je pu tomber amoureux d’une imbé­cile pareille ? Depuis que Sacha est là, tu n’es plus une femme, tu n’es plus qu’une mère… Tu me dégoûtes ! Tu es conne et inutile ! »

Sylvie encais­sait sans bronch­er, Vic­tor devait avoir rai­son. Elle était nulle, laide, bête et inutile. Il avait tou­jours rai­son de toute façon. Chaque fois qu’une per­son­ne extérieure, témoin d’une scène, essayait de lui par­ler de l’attitude de son mari que ce soit une voi­sine, une com­merçante ou une con­nais­sance, elle cher­chait des excus­es à Vic­tor.

- — Non, mais il n’est pas tou­jours comme ça. Il a énor­mé­ment de tra­vail et il est stressé. Ne vous inquiétez pas pour moi.

C’est lorsqu’elle sut qu’elle était à nou­veau enceinte qu’elle prit la déci­sion sal­va­trice de par­tir. Sylvie avait annon­cé à Vic­tor qu’elle attendait un autre enfant. Au lieu de s’en réjouir, il l’avait giflée. « Tu n’aurais pas pu faire atten­tion ? De toute manière, je suis sûr qu’il n’est pas de moi ! »

Ce geste et ces paroles blessantes, qui n’étaient pour­tant pas inédites, furent le déclic.

C’était un dimanche matin. Vic­tor était par­ti immé­di­ate­ment après leur alter­ca­tion jouer au golf avec des amis, la lais­sant trem­blante et en pleurs. Sacha avait assisté à la scène. La vio­lence de son père avait tétanisé le jeune garçon et avait fait réa­gir Sylvie, pour la pre­mière fois.

Elle s’était sen­tie en dan­ger parce qu’elle por­tait la vie et que Sacha en avait été témoin. Ce n’était pas pour elle, mais pour Sacha et pour son futur enfant qu’il fal­lait s’enfuir. Une heure plus tard, leurs affaires étaient prêtes. Assise dans la voiture famil­iale, elle n’avait pas réfléchi. Par­tir, oui, mais pour aller où ? Elle n’avait pas d’endroit où se réfugi­er. Ses par­ents ne lui par­laient plus et elle n’avait pas d’amis qui auraient pu l’héberger. Sans argent, que faire ? Vic­tor l’avait tout d’abord privée de moyens financiers. C’est lui qui pour­voy­ait aux besoins de la famille. Ce qu’il répé­tait sou­vent à qui voulait bien l’entendre. Il était un porte-mon­naie sur pattes, un con de payeur. Para­doxale­ment, il empêchait son épouse de tra­vailler. Le compte ban­caire de Sylvie n’était plus ali­men­té depuis longtemps. Les mai­gres revenus dont elle dis­po­sait prove­naient de la vente des bijoux qu’elle créait. Heureuse­ment, c’était l’unique domaine de sa vie qu’il n’avait pas encore réus­si à con­trôler. Ses économies avaient été investies dans la mai­son. Ils avaient unique­ment un compte com­mun et Vic­tor en avait la ges­tion. Il lui avait demandé de revers­er les fruits de ses ventes sur le compte com­mun, mais elle avait résisté en argu­men­tant que c’était trop com­pliqué pour ses clients. Elle avait ain­si pu économiser env­i­ron 2000 CHF. Mais c’est tout ce qu’elle pos­sé­dait.

Ils passeraient la pre­mière nuit dans un hôtel proche de Genève. Elle ver­rait ensuite com­ment faire.

Elle fut tirée de ses sou­venirs par la son­nette de la porte. Qui pou­vait bien venir la voir si tôt le matin ? Une femme qu’elle ne con­nais­sait pas se tenait sur le per­ron.

- Bon­jour Madame Kowal­sky. Je vous souhaite la bien­v­enue à Chancy. Je me présente, Vir­ginie Nov­el­le, la secré­taire com­mu­nale. Je me suis occupée de votre rel­o­ge­ment dans cet apparte­ment avec l’association qui vous a pris en charge. Je voulais vous ren­con­tr­er et m’enquérir si tout allait bien.

Elle se trou­vait face à la per­son­ne qui lui avait offert une nou­velle vie, un refuge, un toit. Elle écla­ta en san­glots en ten­ant la main de Madame Nov­el­le.

- Je… je vous suis telle­ment recon­nais­sante…. Je ne sais pas com­ment exprimer ma grat­i­tude… Vous avez changé notre vie… Vous nous avez per­mis d’avoir un toit, de nous sen­tir en sécu­rité ! Depuis que nous sommes ici, je peux enfin respir­er… vivre ! Sacha, il est telle­ment heureux… !

- C’est nor­mal, Madame… Nous sommes ravis de pou­voir vous aider. Votre his­toire nous a beau­coup touchés… et je suis une femme, comme vous…j’ai des enfants et je ne peux que com­patir à tout ce que vous avez tra­ver­sé. Nous n’avons pas hésité une sec­onde quand l’association nous a soumis votre dossier…

- Mer­ci, mer­ci de tout cœur.

Avant d’obtenir cet apparte­ment de qua­tre pièces au cen­tre du vil­lage de Chancy, pen­dant six mois, Sacha et elle avaient erré, sans domi­cile fixe. Vic­tor les pour­chas­sait, la harce­lait et la menaçait pour qu’elle revi­enne. Pas­sant d’abord une semaine dans un hôtel aux portes de Genève, Sylvie avait con­tac­té une asso­ci­a­tion qui s’occupait de per­son­nes vic­times de vio­lences, le cen­tre LAVI. Au départ, elle était tombée sur la mau­vaise récep­tion­niste. La femme au bout du fil avait fait preuve d’une cer­taine froideur et même d’arrogance lorsque Sylvie lui avait racon­té son his­toire. Avez-vous porté plainte ? lui avait-elle demandé. La femme lui avait ensuite reproché d’avoir pris Sacha avec elle. Sylvie n’avait pas eu le temps de porter plainte, elle cher­chait un endroit où elle et son fils seraient à l’abri. Puis, ne sachant plus vers qui se tourn­er et comme tous les organ­ismes qu’elle con­tac­tait ain­si que la police lui répondaient de s’adresser avant toute chose au cen­tre LAVI et qu’il ne lui restait presque plus d’argent pour pay­er un hôtel, elle avait rap­pelé le cen­tre. Cette fois, la per­son­ne au bout du fil avait été d’une grande aide. Elle avait été prise en charge avec Sacha dans un foy­er d’hébergement d’urgence à Onex, mais l’association n’avait pas de solu­tion de loge­ment disponible sur le long terme. Ensuite, l’assistante sociale et la psy­cho­logue lui avaient expliqué que parce qu’elle avait été vic­time de vio­lences psy­chologiques et économiques, mais pas de vio­lences physiques dont elle aurait la preuve et même si elle avait entre temps porté plainte, que son mari ne serait vraisem­blable­ment jamais con­damné et que dans ce cas-là, ses frais ne seraient pas pris en charge très longtemps, qu’elle devait s’adresser à une autre asso­ci­a­tion. Dés­espérée, elle se tour­na vers une struc­ture spé­cial­isée dans les vio­lences en cou­ple, qui l’accueillit et l’écouta avec atten­tion. Une demande de loge­ment pro­vi­soire fut déposée dans un autre cen­tre d’accueil d’urgence pour femmes. Pen­dant env­i­ron une semaine, ils durent à nou­veau être logés dans un hôtel. À ce moment-là, Sylvie fail­lit renon­cer. Vic­tor ne lâchait pas, lui dis­ant tout d’abord qu’il allait se sui­cider, puis la menaçant de la pour­suiv­re en jus­tice pour enlève­ment d’enfant et aban­don du domi­cile, puis en lui assé­nant que de toute manière elle était si bête et si mau­vaise qu’elle n’y arriverait jamais sans lui. « Tu n’y arriveras jamais sans moi ! » lui avait-il répété en hurlant. Il sen­tait qu’elle était à bout. De toute façon, il avait perçu chaque faille et s’y était infil­tré sournoise­ment pour la détru­ire et la main­tenir sous son emprise. C’est comme ça qu’il fonc­tion­nait et jusque-là, elle avait tou­jours suc­com­bé.

Le seul argu­ment qui aurait pu lui faire chang­er d’avis était la crainte de per­dre son fils. La jeune femme avait tenu bon. Elle n’avait pas lâché. De toute façon, Sacha ne voulait pas retourn­er avec son père. Il en avait peur à présent. L’enfant désir­ait rester auprès de sa mère. Il savait qu’elle le pro­tégerait tou­jours.

Sacha et Sylvie avaient trou­vé refuge dans une mai­son pour femmes der­rière la gare pour trois mois. Du pro­vi­soire, encore. Com­bi­en de temps devraient-ils errer ? Trou­ver un loge­ment, sans être divor­cée, sans tra­vail, sans argent, était impos­si­ble à Genève et dans la région. Qu’allaient-ils devenir ? Elle ne pou­vait pas retourn­er avec Vic­tor. Elle ne sur­vivrait pas et exposerait Sacha à de la vio­lence inac­cept­able. C’était hors de ques­tion.

Madame Nov­el­le but un café avec Sylvie, puis par­tit tout en lui dis­ant qu’elle ne devait pas hésiter à la con­tac­ter si elle avait besoin de quoi que ce soit. Sacha allait bien­tôt ren­tr­er de l’école et elle devait pré­par­er le repas de midi. Elle se réjouis­sait de recueil­lir les impres­sions de la pre­mière journée de Sacha et de le retrou­ver. Com­ment étaient ses nou­veaux cama­rades de classe et leur enseignante ?

Elle savait que Sacha ne reviendrait peut-être pas tout de suite après l’école. Près de leur apparte­ment, il y avait une étable qui abri­tait une vache et son veau, un âne et un vieux hon­gre noir. Sacha ado­rait leur ren­dre vis­ite pour voir le petit ani­mal grandir. Il y allait tous les jours.

Dès son arrivée au deux­ième cen­tre d’hébergement, les respon­s­ables de l’association avaient encour­agé Sylvie à trou­ver un tra­vail. Ain­si, tous les jours, elle s’appliquait à éditer son CV, écrire des let­tres de can­di­da­ture, à se présen­ter dans des bou­tiques, des restau­rants et des mag­a­sins. Retra­vailler lui per­me­t­trait de retrou­ver son indépen­dance. L’avocate qui aidait les pen­sion­naires l’avait égale­ment soutenue pour deman­der le divorce après avoir déposé plainte con­tre son mari. Elle l’avait toute­fois prév­enue que ce ne serait pas facile, que cela dur­erait longtemps. Sacha n’allait plus à l’école, mais était pris en charge par des enseignants mis à dis­po­si­tion par le lieu où elle vivait. Le petit garçon souf­frait énor­mé­ment de la sit­u­a­tion. Par­fois, la jeune femme se demandait si elle n’aurait pas dû le recon­duire chez son père, pour qu’il puisse retourn­er dans son école, revoir ses amis. Toute­fois, lorsqu’elle avait évo­qué le sujet avec son fils, il avait refusé en pleu­rant.

La patience et la per­sévérance de Sylvie pour retrou­ver un emploi avaient fini par pay­er. Elle avait été engagée dans un grand mag­a­sin en tant que vendeuse au ray­on bijouterie, à 50%, tem­po­raire­ment, jusqu’à la fin octo­bre. Ce n’était pas énorme, mais c’était déjà ça. Insuff­isant sans les aides sociales, mais assez pour pou­voir sur­vivre avec Sacha. Le prin­ci­pal frein était que Sylvie était enceinte. Qui employ­ait une femme pour un con­trat à durée indéter­minée en sachant qu’elle n’al­lait pas tra­vailler par la suite pen­dant plusieurs mois en rai­son d’un con­gé mater­nité ? Le grand mag­a­sin lui avait promis de la réen­gager, c’était la seule option et oppor­tu­nité qu’elle avait eue et elle l’avait saisie.

Juste avant la fin de son con­trat, la bonne nou­velle était tombée, comme un don du ciel, le jour de l’anniversaire de Sacha. Un apparte­ment les attendait dans la cam­pagne genevoise, dans le vil­lage le plus à l’ouest de la Suisse, Chancy, à par­tir du 1er décem­bre. Un avenir se dessi­nait pour eux. Sylvie était comblée. Le petit frère ou la petite sœur de Sacha serait bien­tôt là. Ils auraient un toit sur la tête, de la nour­ri­t­ure et beau­coup d’amour.

Même si son mari deve­nait de plus en plus menaçant et la traquait, elle gar­dait espoir. Un jour, Vic­tor l’avait retrou­vée mal­gré la peine que la jeune femme s’était don­née pour se cacher. Elle ne savait pas com­ment il avait réus­si. Il l’avait suiv­ie à la sor­tie de son tra­vail et l’avait vio­lem­ment agressée, en pleine rue. Sylvie était tombée sur le sol et si des pas­sants n’étaient pas inter­venus, il l’aurait tuée avec le bébé qu’elle por­tait. Elle avait dû être trans­portée à l’hôpital. La police avait pu pren­dre en compte sa plainte. Étant don­né la grav­ité de l’agression, le pro­cureur avait décidé d’une mesure d’éloignement à l’encontre de Vic­tor. Cepen­dant, le mari vio­lent ne s’était pas calmé. Vic­tor avait refusé le divorce Il avait évo­qué une sépa­ra­tion par faute. Sylvie ne pou­vait rien faire. Elle avait cepen­dant pu obtenir d’un juge la mise en place de mesures de pro­tec­tion de Sacha vis-à-vis de son père.

Sacha ren­tra de l’école avec un énorme sourire aux lèvres. Il avait les joues rou­gies par le froid. Le bon­heur qui se lisait sur son vis­age sup­pri­ma tous les doutes et toutes les inquié­tudes de Sylvie. Autour du repas, Sacha lui racon­ta que tout le monde avait été adorable avec lui et qu’il s’était déjà fait des amis. Per­son­ne ne lui avait posé de ques­tions qui l’auraient mis en dif­fi­culté. Per­son­ne n’avait jugé son arrivée alors que l’année sco­laire avait com­mencé. C’est comme si Sacha avait tou­jours été là. En classe, ils pré­paraient les fêtes de fin d’année : brico­lages, chan­sons de Noël. Chancy aus­si se parait. Der­rière les fenêtres, sur les bal­cons et les façades, sur les lam­padaires, à la nuit tombée, des mil­liers de lumières scin­til­laient dans la nuit. En face du bâti­ment sco­laire, vers la salle com­mu­nale, un immense sapin avait été instal­lé avec de belles déco­ra­tions mul­ti­col­ores.

Noël approchait à grands pas. Deux semaines étaient passées. Il restait encore un jour d’école, puis les vacances de fin d’année com­mençaient. Sylvie avait décoré l’appartement et acheté un petit sapin naturel. Au pied de l’arbre, elle avait aus­si instal­lé une crèche avec des ani­maux que Sacha avait con­fec­tion­nés en pâte à sel. Ce n’était pas vrai­ment une crèche clas­sique, car il avait tenu à rajouter Apol­lon, le vieux hon­gre noir, et Bibi, le petit veau sur le tableau. Il n’avait pas encore ter­miné. Il devait encore con­fec­tion­ner Marie, Joseph et l’Enfant Jésus. Il allait le faire le lende­main, le pre­mier same­di des vacances, le 24 décem­bre. Il était si heureux. Il savait que sa maman n’avait pas pu lui acheter de gros cadeaux, mais ce qui comp­tait pour lui, c’est qu’ils soient tous les deux, ce jour-là. Ce soir, les enfants de l’école allaient chanter les morceaux qu’ils avaient appris à l’école aux par­ents. L’après-midi, ils fai­saient aus­si une représen­ta­tion pour les seniors du vil­lage. Ce jour-là, mal­heureuse­ment, Sylvie ne se sen­tait pas très bien. Elle était presque arrivée au terme de sa grossesse. Il restait encore env­i­ron dix jours jusqu’à ce que l’enfant naisse. Elle espérait qu’il naî­trait après les fêtes surtout pas le 25 ou le 31 décem­bre. Elle était un peu inquiète de l’accouchement, car elle se demandait com­ment faire pour Sacha. Qui le garderait ? Elle avait déjà posé la ques­tion à l’une des mamans des enfants de la classe de Sacha qui avait accep­té du bout des lèvres. Pas facile d’accueillir chez soi un étranger alors que c’était la péri­ode des fêtes de famille. Elle allait accouch­er seule, mais ce n’était mal­heureuse­ment pas la pre­mière fois. Elle se sou­ve­nait de la nais­sance de Sacha. Vic­tor était en week-end avec des amis au Por­tu­gal. Il était par­ti alors qu’il savait que son enfant devait naître. Il était arrivé à la clin­ique un jour après, puis ne s’était plus du tout occupé du bébé. Il ne le fai­sait que quand il le fal­lait, devant les gens, sa famille, ses amis. Mais dans la réal­ité, il igno­rait com­plète­ment son petit garçon et lais­sait toute la charge des soins quo­ti­di­enne à Sylvie.

Elle se trou­vait bien mieux seule et ne voulait en aucun cas que Vic­tor soit présent. Elle avait appris qu’il avait une nou­velle com­pagne qui habitait dans leur mai­son et qu’ils étaient par­tis dans les Caraïbes pour les fêtes. Rai­son pour laque­lle il la lais­sait tran­quille depuis quelques semaines. De toute façon, il avait con­testé la pater­nité de l’enfant dès l’annonce de la grossesse… Sylvie aurait aimé que cela soit vrai­ment le cas, car elle aurait souhaité plus que tout au monde qu’il n’en soit pas le père.

Sylvie se réjouis­sait d’aller écouter Sacha à 16h30. Le bon­heur de pou­voir men­er une exis­tence nor­male, avec des activ­ités famil­iales et des instants pré­cieux comme celui-ci lui avait man­qué et elle se sen­tait coupable d’en avoir privé Sacha pen­dant quelques mois. Chaude­ment habil­lée, elle s’était ren­due sur le parvis de l’école sous le préau cou­vert où les autres par­ents s’étaient déjà rassem­blés pour assis­ter au spec­ta­cle don­né par les élèves de l’école de Chancy. La nuit venait de tomber.

Les enfants sor­tirent en rang de l’école et s’installèrent sur les march­es par class­es. Ils por­taient tous des bon­nets de père Noël. On lisait de l’émotion sur tous les vis­ages aus­si bien sur ceux des pro­fesseurs, des élèves que des par­ents et familles venus assis­ter au spec­ta­cle. Il avait un peu neigé dans l’après-midi et une fine couche blanche recou­vrait le sol et les toits.

Ils com­mencèrent par le clas­sique : « Vive le vent ! Vive le vent d’hiver ! » enchaînèrent par « Mon beau sapin », « Douce nuit », puis « Il est né le divin enfant ». Au dernier cou­plet, lorsque les petites voix entamèrent,

« Ô Jésus, ô Roi tout puis­sant
tout petit enfant que vous êtes
Ô Jésus, ô Roi tout puis­sant
régnez sur nous entière­ment

Il est né le divin enfant
Jouez haut­bois, réson­nez musettes
Il est né le divin enfant
Chan­tons tous son avène­ment ».

Sylvie sen­tit qu’il se pas­sait quelque chose dans son bas ven­tre. Un cha­touille­ment, un mou­ve­ment, comme si le bébé qu’elle por­tait lui fai­sait un signe, comme s’il voulait lui dire com­bi­en le chant des enfants lui avait plu. Encore dans la magie de l’instant, émer­veil­lée et applaud­is­sant à tout rompre, elle ne vit pas Sacha qui courait pour se jeter dans ses bras. Elle le ser­ra très fort con­tre elle.

- Bra­vo, mon petit ange, c’était mag­nifique ! Comme tu as bien chan­té ! Je t’aime, mon Sacha.

- Mer­ci Maman. Moi aus­si, je t’aime.

- Demain, c’est la veille de Noël. Cela va être une belle fête.

- Oui, Maman. On ren­tre ? J’ai faim et j’ai froid.

Le lende­main matin, ils avaient décidé de fab­ri­quer des bis­cuits de Noël ensem­ble. La petite cui­sine de l’appartement s’était trans­for­mée en pâtis­serie. Il y avait des boîtes, des emporte-pièces de toutes les formes et de la farine partout, même Pirate, le chat qu’ils avaient adop­té, en avait sur le bout du muse­au. Une déli­cieuse odeur avait envahi l’appartement et descendait dans les étages.

Une fois, la dernière fournée de bis­cuits au four juste avant le repas de midi, ils décidèrent d’aller ren­dre vis­ite aux ani­maux au chemin de la Grande-Cour. Sacha avait pré­paré tout un fes­tin à leur don­ner : carottes, pommes et pain sec. Ils devaient aus­si fêter Noël.

Alors qu’ils péné­traient dans l’étable et que Sacha avait déjà cou­ru vers Apol­lon en lui ten­dant une carotte, Sylvie s’immobilisa. Une très forte con­trac­tion l’avait paralysée. Elle sen­tit soudain de l’humidité entre ses jambes. Elle venait de per­dre les eaux. Ayant remar­qué que sa mère ne le suiv­ait plus, Sacha se retour­na et regar­da sa mère qui se tenait le ven­tre.

- Mais qu’est-ce que tu as ? Tu es toute pâle ?

  • - Mon Sacha, je crois que ton petit frère ou ta petite sœur arrive… il faut que je ren­tre à la mai­son. Je vais ren­tr­er à la mai­son pour appel­er la sage-femme qui s’est occupée de moi pour qu’elle vienne au plus vite ! Je suis désolée, mon ange, mais je crois que le bébé a un peu d’avance. Tu pour­ras ensuite aller chez Noé, ton ami, s’il te plaît.

Sylvie ne voulait pas accouch­er à la mater­nité pour pou­voir rester plus près de Sacha. De plus, elle se sen­tait plus en sécu­rité dans son apparte­ment qu’à l’hôpital ou dans une clin­ique où Vic­tor aurait pu la retrou­ver. Sacha rac­com­pa­gna sa maman à la mai­son. Il se fai­sait du souci pour elle. Il souhaitait atten­dre l’arrivée de Chloé, la sage-femme, avant de la laiss­er pour aller chez Noé.

Noé avait un an de plus. Dans la même classe, ils s’étaient tout de suite bien enten­dus et étaient devenus les meilleurs amis du monde, et, par chance, sa famille ne par­tait pas en voy­age pour les fêtes. Sacha pou­vait donc rester chez lui. Un véri­ta­ble soulage­ment pour Sylvie. Elle n’était pas encore pré­parée à l’arrivée de l’enfant.

Chloé arri­va une heure plus tard. Il était 15h00 en ce jour de veille de Noël. Elle avait promis à Sylvie de l’assister, quel que soit le jour, quelle que soit l’heure. Les enfants à naître n’avaient cure des cal­en­dri­ers et des jours fériés. Elle avait l’habitude d’être sur le pont alors que les autres ne tra­vail­laient pas. Cepen­dant, si l’accouchement se pas­sait mal, elle avait fait promet­tre à Sylvie de se ren­dre immé­di­ate­ment à la mater­nité, et ce, sans dis­cus­sion. Elle péné­tra en trombe dans l’appartement sur les traces de Sacha qui la con­duisit auprès de sa mère :

- Oh ! Sylvie ! Je ne m’y attendais vrai­ment pas aujourd’hui ! 15 jours d’avance… Il est motivé le petit ! Comme tu le sais, je suis tou­jours prête.

Chloé exerçait le méti­er de sage-femme indépen­dante depuis de nom­breuses années. Elle tra­vail­lait d’ordinaire dans une mai­son de nais­sances à Carouge. Expéri­men­tée, elle ne cau­tion­nait pas for­cé­ment les accouche­ments à domi­cile, mais avait soutenu Sylvie dans son choix. Comme un ange gar­di­en, elle accom­pa­g­nait ses patientes à toutes les étapes de leur grossesse. Elle pour­suiv­it sans laiss­er le temps à la jeune femme de répon­dre :

— Vous savez quoi ? Je n’ai eu qu’à suiv­re l’étoile… pour vous trou­ver… Même si je con­nais­sais déjà le chemin. Elle bril­lait vrai­ment fort dans le ciel, juste au-dessus de Chancy.

- Com­ment ? s’exclamèrent Sylvie et Sacha, inter­ro­ga­teurs et curieux. Quelle étoile ?

La sage-femme prit Sacha par la main et deman­da à Sylvie de les suiv­re sur le bal­con. Ils lev­èrent la tête au ciel. Juste au-dessus de leur immeu­ble scin­til­lait une étoile. Elle bril­lait plus fort que les autres alors que le soleil venait de se couch­er. Émer­veil­lés, ils la regardèrent tous les trois.

Pen­dant ce temps, les con­trac­tions s’étaient inten­si­fiées. Noé vint chercher Sacha. Le petit garçon devait pass­er la nuit chez lui ain­si que le repas de fête du soir. Le petit garçon était un peu triste, mais il savait que sa maman n’y était pour rien. Il était impa­tient de retrou­ver sa maman le lende­main matin et surtout aus­si décou­vrir son petit frère ou sa petite sœur, si il ou elle était déjà arrivée, et éventuelle­ment ses cadeaux.

Le tra­vail dura jusqu’à peu tard dans la nuit. À minu­it passé de deux min­utes, le 25 décem­bre, Lucie vit le jour. La petite fille était en bonne san­té et la maman était épuisée, mais heureuse.

L’enfant été né la nuit de Noël.

Un véri­ta­ble cadeau.

Chloé avait pu ren­tr­er chez elle pour être avec sa famille le lende­main matin, elle repasserait voir Sylvie dans la journée. Elle avait infor­mé les par­ents de Noé de la bonne nou­velle dès qu’elle avait pu.

Lorsque Sacha arri­va chez lui le lende­main à toute vitesse, il fonça dans la cham­bre de sa maman qui dor­mait encore. Lucie, sa petite sœur, dor­mait, elle aus­si. Il réveil­la douce­ment Sylvie et lui mon­tra quelque chose qu’il tenait pré­cieuse­ment entre les mains :

-Maman, Maman, réveille-toi ! Joyeux Noël, Maman ! Regarde !

Le petit garçon avait fini de con­fec­tion­ner les per­son­nages de la crèche en pâte à sel. Il y avait une femme, qui ressem­blait étrange­ment à Sylvie, un enfant à Sacha et une petite fille dans un berceau. Je vais les met­tre à côté de Marie, Joseph et du petit Jésus. C’est nous, avec Lucie.

Les fêtes furent mer­veilleuses pour la nou­velle famille. Ils reçurent de nom­breuses vis­ites et cadeaux. Par­mi elles, des atten­tions par­ti­c­ulières de la part d’habitants du vil­lage, comme de l’Himbasha, une spé­cial­ité de Noël éthiopi­enne de la part de Bente, une de leur voi­sine, qui l’avait pré­paré exprès pour Lucie, Keya, une autre habi­tante de Chancy, avait emmené des épices et de l’encens indi­en et Maryam, leur voi­sine de palier, une réfugiée syri­enne, des dates et des figues con­fites ain­si que des pâtis­series ori­en­tales pour fêter l’arrivée de l’enfant.

Sylvie et Sacha, avec l’arrivée de Lucie, com­mençaient vrai­ment une nou­velle exis­tence dans la paix, la lumière et le bon­heur. Rien ne pour­rait plus venir les inquiéter.

FIN

Partagez ceci

À travers mon blog...